« CARÊME : QUAND
LE SILENCE TE PARLE…
Par Jacques
GAUTHIER (poète, écrivain et théologien québécois)
- EXTRAIT
« Le langage que Dieu entend le mieux n’est que
silence d’amour » (Jean de la CROIX)
« Dans notre société de consommation axée sur la
performance, la vitesse, le divertissement, où le « paraître »
prime trop souvent sur « l’être », de plus en plus de gens ont
soif de silence, de simplicité, de spiritualité…. Le temps de Carême est
tout à fait approprié pour étancher un peu cette soif d’intériorité qui
nous tenaille si souvent.
Du latin Quadragesima,
le Carême désigne la période de quarante jours (quarante-six, si on compte
les dimanches) qui s’étend du mercredi des Cendres à Pâques….
…..C’est le temps du combat spirituel, de la prière,
du jeûne, du partage, de la pénitence, de la conversion, du silence, de la
rencontre, de la garde du cœur.
Le poète John Milton écrivait que ce ne sont pas les lieux qu’on habite, mais son cœur. C’est ce à quoi le Carême nous pousse : habiter avec soi-même. Les textes liturgiques nous invitent à découvrir la maison de notre cœur et à y faire un grand ménage en écoutant la Parole qui demeure lorsque tout meurt. Jean de la Croix a bien montré qu’en nous donnant son Fils qui est son unique Parole, Dieu nous as tout dit en une fois. Il écrit, au livre 2 de la Montée du Carmel : « Dieu est devenu comme muet et n’a plus rien à dire, parce que ce qu’ Il disait auparavant en partie par les prophètes, Il l’a dit totalement en donnant Son Fils qui est toute Sa Parole. »……..
Pour le chrétien, tout est expérience pascale, surtout
ces quarante jours de désert. Le Carême implique un style de vie qui laisse
de la place au recueillement de la prière, à l’accueil de la solitude, au
partage d’un silence qui fait vivre. Mais qu’entendons-nous par ce
mot « silence » ? Quel est le lien avec la parole ?
Y a-t-il des bons et des mauvais silences ? A-t-il une voix ?
Comment être en silence sans avoir « une face de carême » ?
Arrive-t-il « comme marée en carême » ? Ces questions sont
importantes car elles créent du sens. Gardons-les comme des repères sur nos
chemins d’Emmaüs.
« Si ce que tu dis n’est pas plus beau que le
silence, tais-toi ! » Ce proverbe arabe peut signifier : ne
pas parler contre les autres ; user de la parole pour aimer, bénir,
remercier, relever, consoler, pardonner. Ne faut-il pas tourner sept fois la
langue dans sa bouche avant de parler ? Si notre parole n’est pas plus
belle que le silence, c’est-à-dire si elle ne donne pas la vie ou ne porte
pas à la réflexion, mieux vaut se taire. Il y a « un temps pour se
taire et un temps pour parler », dit l’Ecclésiaste (3,7).
Le vrai silence n’est pas démission, lâcheté, trahison. « Qui ne dit mot consent ». Il y a des silences d’ormeta, des silences coupables qu’il faut briser en dénonçant l’injustice, comme l’ont fait les prophètes bibliques que nous lisons en Carême : Isaïe, Jérémie, Ezéchiel, Michée.
Il y a aussi des silences d’amitié et de solidarité :
« Je te donne ma parole, je garderai le silence. » C’est
un peu l’aventure du couple : parole donnée, faite de respect
et de fidélité créatrice ; silence porté, en étant le gardien du
silence de l’autre, quoi qu’il arrive.
Quels sont les mots qui peuvent être plus beaux que le
silence, qui peuvent le dire sans le trahir ? La poésie tente d’y
arriver, elle qui essaie de donner une forme au silence, de rendre visible
l’invisible. Il y a aussi d’autres arts comme la danse, la mime, la
peinture, l’architecture, la musique…Tout cela peut aider à prier, à écouter
ce silence, dont Jean de la Croix a déjà écrit qu’il est le parler de
Dieu. Mais il y a des choix à faire dans un monde de Babel où nous sommes
envahis par la rumeur marchande des médias.
Avec la télévision, Internet, la vidéo, la radio, nous
vivons plus souvent au-dehors de nous-mêmes qu’au-dedans. Nous sommes
tellement sollicités de l’extérieur par la culture moderne qu’il nous
est difficile d’habiter son cœur. En train, on voyage moins avec sa
« cellule intérieure », selon l’expression de Catherine de
Sienne, qu’avec son téléphone… « cellulaire ». Qui
n’a pas été le spectateur obligé de ces conversations qui brisent le
silence ou qui l’imposent à tous ?
La vie conjugale et familiale est transformée par ces
bruits des médias. Bien sûr, il ne s’agit pas
de rejeter ces moyens qui nous facilitent la vie, mais de ne pas les
prendre pour des fins. Un certain jeûne des yeux et des oreilles est tout
indiqué durant le temps de Carême pour mieux goûter le silence et la présence
de Dieu. Saint Benoît écrivait au chapitre 49 de sa Règle : « Que
le moine retranche quelque chose de sa propension à parler, à plaisanter, et
qu’il place toute l’ardeur de ses désirs spirituels dans l’attente
joyeuse de Pâques. »
Cette exhortation de saint Benoît peut nous inspirer,
par exemple, à réduire les temps de télévision…Il s’agit de remplacer
ces heures par des temps de prière, de lecture, de partage, de relation…Le
livre est ami du silence. On entend des murmures dans un livre, des silences
qui nous dévoilent ses mélodies, des secrets qui nous rapprochent du Dieu
vivant. Un livre, c'est la rencontre de deux désirs.
Ainsi, chaque membre de la famille peut vivre « l’attente
joyeuse de Pâques en méditant en silence la Bible ou un livre de spiritualité.
C’est une forme de discipline, une joyeuse ascèse, car on enlève un peu ce
qui fait obstacle à l’amour de Dieu qui veut tout envahir. On se prive pour
la vie en abondance : l’union de Dieu au centre de l’âme.
Il y a des silences qui sont lourds et légers, pleins et
vides, englobants et angoissants, amoureux et vengeurs, comblants et
troublants. Nous partageons ces silences avec nos amis, conjoints, enfants. On
les désire ou on les fuit. Certains rassemblent, d’autres divisent. Il en
est de même pour la solitude, amie ou ennemie du silence. Du couple « silence
et solitude » peut jaillir des accords qu’aucune musique ne peut
vraiment rendre. Lorsqu’ils sont désirés, il y harmonie, mais lorsqu’ils
sont imposés, c’est le chaos, dont les fours crématoires d’Auschwitz
sont le symbole absolu. Alors on parle du silence de Dieu. Le prophète
Habaquq s’en plaignait ainsi : « Pourquoi gardes-tu le silence
quand l’impie engloutit un plus juste que lui ? » (Ha 1, 13).
Silence
de Dieu : silences du monde
Le croyant qui se rassasie de ce silence ne peut
qu’adorer sans comprendre, car Dieu se tait par amour et respect devant la
liberté. Il ne peut rien faire sans nous, alors qu’on peut tout faire sans
lui, comme tuer. Il s’approprie les cris du psalmiste, comme Jésus a pu le
faire, dont son silence sur la Croix se prolongea en un long samedi saint :
« Vers Toi, Yahvé, j’appelle
mon rocher, ne sois pas sourd ! que je ne sois, devant ton silence, comme
ceux qui descendent à la fosse ! » (Ps 28, 1)
Il y a des silences qui font du bruit ; certains
font vivre, d’autres font mourir. Le temps du Carême contient tous les
silences du monde : le silence des îles qui sauvent du naufrage et le
silence de la mer qui noie les marins ; le silence plein d’espoir du
prisonnier qui attend une lettre et le silence de celui à qui l’on a enlevé
son droit de parole ; le silence attentif du moine qui prie et le silence
éloquent du condamné à mort ;
le silence sonore des créatures qui séduisait François d’Assise et le
silence des noirs qui hantait Martin Luther King ; le silence serein de Jésus
devant Pilate et le silence coupable de Judas qui se pend ; le silence du
matin qui inspire les poètes et le silence de la nuit qui meurtrit
l’insomniaque ; le silence du pêcheur sur un lac et le silence du
vieillard à l’hôpital, le silence de la fleur que l’on offre et le
silence de la pierre que l’on lance…
La liste pourrait s’allonger, car il en est du silence
comme de la vie, nous n’avons jamais fini d’en faire le tour. C’est un
long chapelet que l’on égrène du matin au soir. La liturgie est pleine de
ces silences joyeux, douloureux et glorieux qui scandent les étapes de nos
vies : des silences de l’Avent, de Noël, de Carême, de Pâques, de
Pentecôte ; des silences sacrés qui accompagnent le rituel des
sacrements, du baptême aux funérailles.
Ces silences nous mènent à la contemplation émerveillée
du mystère, à cet état d’oraison intérieure, où le « Dieu caché »
(Is 45, 15) se manifeste dans « le bruit d’une brise légère »
(1R 19, 12). De temples vivants de l’Esprit Saint, nous devenons des cathédrales
de silence où il passe quelque chose puisque Dieu y passe…
Il y a des silences qui sont des temps d’arrêt dans la
conversation, des silences qui sont des pauses et des soupirs en musique, des
silences qui sont des minutes que l’on rend à un disparu en guise
d’hommage, des silences qui fixent la vie : « silence on tourne. »
Il y a le silence des espaces infinis qui effrayait Pascal, mais qui enivrait
Valéry dans ses poèmes : « Patience dans l’azur ! Chaque
atome de silence est la chance d’un fruit mûr. »
Ce silence du fruit mûr, la nature sait bien nous la
communiquer : « Si vous voulez apprivoiser la nature, il ne faut
pas faire de bruit. Comme une terre que l’on pénètre. Si vous ne voulez
pas écouter, vous ne pourrez pas entendre" »(Paul Claudel, Le
soulier de Satin). La sagesse japonaise rend bien compte de ce silence dans
les « haïkus », ces poèmes de trois vers de dix-sept syllabes
dont un mot évoque toujours une saison.
Le silence en sait beaucoup sur nous. Celui qui écoute
l’entend. Car le silence parle. Il révèle en nous des terres inconnues que
nous n’avons jamais foulées, des sentiers mystérieux que nous ignorons,
des montées pascales qui ouvrent sur la rencontre d’un amour infini caché
à la fine pointe de l’âme : Dieu Trinité. Notre silence attire Son
silence, et le seul langage qu’Il entend vraiment est le silence amoureux.
Il me semble que seul l’amour donne un sens au silence
et à la solitude. Les personnes qui, comme Jésus, aiment jusqu’à donner
leur vie, le savent. Elles sont tellement pleines de silence que nous passons
devant un lieu saint. Elles sont comme Marie, la comblée de joie, car
« il est bon d’attendre en silence le salut de Yahvé » (Lm3,
26). Lorsque Céline demande à
sa sœur Thérèse, mourante à l’infirmière du carmel de Lisieux, ce
qu‘elle dit à Jésus dans sa prière, elle lui répond spontanément :
« Je ne lui dis rien : je l’aime. » Cette parole de la
jeune carmélite renvoie à l’esprit d’enfance : « Je tiens mon
âme en paix et silence ; comme un petit enfant contre sa mère ».(Ps
131, 2).
Le silence dont il est question ici n’est donc pas tant
l’absence de paroles qu’une présence amoureuse au mystère, une communion
à ce qu’il y a de plus sacré, de plus profond en nous. Ainsi, on peut très
bien vivre ce silence en plein métro à l’heure de pointe ou être envahi
par les bruits intérieurs dans un monastère éloigné du monde. Mais il est
vrai que le silence matériel favorise le silence spirituel, aussi voit-on Jésus
se retirer dans des lieux déserts pour prier.
Le silence est d’abord intérieur avant d’être extérieur.
On le porte en soi comme un enfant, fragile et fort, joyeux et triste. Un
silence où chaque chose est à sa place pour mieux nous faire entendre
l’essentiel. Un silence qui respire le calme, le repos, la plénitude, l’écoute
amoureuse des choses et des êtres. Un silence intérieur qui nous invite à
chanter, à bénir, à danser, à adorer, à aimer, même dans les larmes et
les soupirs. Il importe « d’être » en silence plus que de
« faire » silence. Comme le dit si bien le poète de la liturgie,
Patrice de la Tour de Pin, dans son hymne « En toute vie le silence dit
Dieu » : « Il suffit d’être » (voir page 17). Alors,
une prière sans parole jaillit du souffle même de l’Esprit qui « nous
engendre du dedans », et fait « tressaillir le silence au fond de
toute créature ». Lorsque nous nous recueillons en silence, l’Esprit
achève de façonner l’image de Dieu dans le ciel de notre âme. Nous
donnons alors à l’enfant de Dieu qui vit en nous sa part essentielle de
silence.
Aujourd’hui, des nouvelles sagesses et spiritualités
proposent des techniques et des méthodes qui aident les gens à méditer,
à « faire silence ». On parle de postures, de « mantras »,
de respiration, d’attitudes. Cela peut aider, mais le silence évoqué ici
est don de Dieu. On l’accueille plus qu’on le possède. Nous n’avons
qu’à être disponible à ce silence qui est union de l’âme au Dieu Père,
Fils et Esprit, au-delà de toute image. Ainsi, la prière devient silence. La
meilleure technique demeure l’amour. Les amants et les vieux couples en témoignent,
eux qui peuvent passer des heures en silence, simplement parce qu’ils sont
bien ensemble. N’est-ce pas un peu cela « faire oraison » ?
La spiritualité contemporaine se réfère à la vie de
l’esprit humain, la spiritualité chrétienne est la vie de l’Esprit saint
en nous. C’est lui qui, dans le silence, produit en nous un magnifique
cantique au Dieu d’amour. Pour
la musicienne Elisabeth de la Trinité, vivre de ce silence, c’est être une
louange de gloire, c’est-à-dire « une âme de silence qui se tient
comme une lyre sous la touche mystérieuse de l’Esprit saint » (Le
ciel dans la foi, 43). Et le poète de conclure : « Taisons-nous.
Les choses se dévoilent lieux que dans la musique, au silence amoureux »
‘Patrice de la Tour de Pin, « Une
Somme de poésie », I).
Heureux ceux qui marchent le Carême en habitant leur cœur ; le silence de l’Esprit germe en eux pour les transfigurer en louanges de gloire. Heureux ceux qui, comme Marie, accueillent le souffle de la Parole ; Jésus ressuscité épouse leur silence quand leur cœur n’a plus de mots.
Jacques Gauthier
Source : PANORAMA, Trouver Dieu dans nos vies, mensuel, mars 2001, n° 364/Rubrique : Enquête, p.14 à 19.
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"Quand le silence te parle...." extrait présenté par Fafah (Andrée Ratovonony)
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